ARTICLE
Décarboner les achats : vers une nouvelle expertise technique du métier d'acheteur
Publié le 12/03/2026 - 9 minutes de lecture
La décarbonation des achats n’est pas seulement un impératif environnemental : elle est devenue un enjeu direct de résilience économique et de compétitivité pour les entreprises.
Maîtriser l’empreinte carbone de sa chaîne d’approvisionnement, c’est avant tout anticiper les risques qui menacent la performance future : hausse structurelle du coût de l’énergie et des matières premières, dépendance à des ressources critiques, volatilité réglementaire, exposition aux taxes carbone, fragilité des chaînes logistiques face aux événements climatiques.
Dans ce contexte, piloter les émissions liées aux achats revient à sécuriser la continuité opérationnelle autant qu’à contribuer à la décarbonation globale de l’économie. Les organisations qui s’engagent dans cette transformation ne poursuivent pas uniquement un objectif climatique : elles cherchent à protéger leurs marges, stabiliser leurs approvisionnements et renforcer leur avantage compétitif.
Cette réalité est d’autant plus structurante que, dans la plupart des secteurs, les achats concentrent l’essentiel de l’empreinte carbone. Les analyses montrent qu’ils représentent généralement entre 60 % et 90 % des émissions totales d’une entreprise.
Ce basculement place la fonction achats au cœur de la stratégie d’entreprise. Elle devient un levier déterminant non seulement pour atteindre les objectifs climatiques, mais aussi pour sécuriser la création de valeur à long terme.
La conséquence est majeure : le métier d’acheteur connaît aujourd’hui une transformation profonde. Il ne s’agit plus uniquement d’optimiser les coûts ou les délais, mais de développer une expertise technique capable d’articuler performance économique, gestion des risques et trajectoire bas carbone.
C’est cette nouvelle ingénierie du métier achats, à la fois analytique, industrielle et stratégique, qui constitue désormais l’une des compétences clés des organisations résilientes.
Comprendre la physique économique du carbone dans les achats
La première évolution majeure concerne la nature même des compétences requises : la décarbonation oblige les acheteurs à comprendre les mécanismes physiques qui structurent les émissions.
Contrairement aux scopes 1 et 2, qui relèvent essentiellement de consommations énergétiques directes, les émissions d’achats reposent sur des chaînes de causalité longues et fragmentées. Elles dépendent :
- des procédés industriels des fournisseurs
- des mix énergétiques locaux
- de l’intensité matérielle des produits
- des distances logistiques
- des choix de conception en amont
Cette complexité explique pourquoi le scope 3 amont est à la fois le plus important et le plus incertain, car il repose largement sur des données indirectes et des estimations.
Les acheteurs doivent donc acquérir une véritable culture “techno-économique” du carbone, capable de relier des décisions contractuelles à leurs conséquences physiques dans les chaînes de production.
La compétence structurante : la comptabilité carbone des achats
Passer d’une logique monétaire à une logique physique
La compétence fondamentale des acheteurs engagés dans la décarbonation consiste à maîtriser les méthodologies de mesure.
Le principe repose sur une équation simple :
Émissions = donnée d’activité × facteur d’émission
Mais la difficulté réside dans la nature des données disponibles.
Au niveau le plus rudimentaire, les entreprises utilisent des facteurs monétaires (kg CO₂ / € dépensé). Cette approche permet une première estimation rapide, mais reste imprécise car elle ne reflète pas les spécificités techniques des produits.
L’enjeu pour les acheteurs consiste donc à progresser vers des données de plus en plus physiques :
- quantités de matières
- consommation énergétique des procédés
- distances logistiques
- composition des produits
Cette montée en précision constitue une véritable trajectoire méthodologique.
La maturité des méthodes de mesure
Dans les entreprises les plus avancées, la comptabilité carbone des achats suit généralement quatre niveaux de maturité :
- Approche monétaire : estimation basée sur les dépenses comptables
- Approche hybride : données physiques sur certaines catégories critiques
- Approche fournisseur : collecte de données spécifiques auprès des partenaires
- Approche ACV : analyses de cycle de vie complètes pour les produits stratégiques
Cette progression permet de réduire progressivement l’incertitude des estimations et de rendre les décisions opérationnelles plus robustes.
La capacité à naviguer entre ces niveaux constitue aujourd’hui une compétence centrale pour les acheteurs.
Identifier les leviers à fort impact : la logique des “hot spots carbone”
Une fois les émissions mesurées, la seconde compétence clé consiste à savoir prioriser les actions.
Les analyses montrent que les émissions d’achats suivent une logique de concentration : une part limitée des catégories représente l’essentiel des impacts.
Dans de nombreuses organisations :
- moins de 20 % des fournisseurs génèrent plus de 70 % des émissions
- quelques familles d’achats dominent largement le bilan carbone
La capacité à identifier ces “hot spots” conditionne l’efficacité des stratégies de décarbonation.
Chez Michelin, par exemple, la cartographie détaillée des émissions par catégories d’achats a permis de concentrer les efforts sur les matières premières et l’énergie, qui constituent les principales sources d’impact.
Cette démarche relève d’une compétence analytique avancée, combinant data, compréhension industrielle et vision stratégique.
Transformer le besoin : la compétence la plus structurante
Contrairement à une idée répandue, la décarbonation des achats ne repose pas principalement sur des innovations technologiques.
Le levier le plus puissant consiste souvent à agir sur la demande elle-même.
Réduire les quantités consommées permet d’éviter directement des émissions. Cette logique se traduit par des actions comme :
- optimisation des spécifications
- allongement de la durée de vie des équipements
- mutualisation des ressources
- sobriété fonctionnelle
Par exemple, dans les bâtiments, une baisse d’un degré de chauffage permet de réduire la consommation énergétique de 7 à 8 %, illustrant le potentiel considérable des leviers de sobriété.
Cette transformation du besoin implique une évolution profonde du rôle des acheteurs, qui deviennent des acteurs du dialogue technique avec les prescripteurs internes.
L’ingénierie des leviers de décarbonation
Au-delà de la sobriété, les acheteurs doivent maîtriser un ensemble de leviers techniques permettant de réduire l’intensité carbone des achats :
Les leviers technologiques
- substitution de matériaux (acier bas carbone, plastiques recyclés)
- électrification des procédés industriels
- recours aux énergies renouvelables
Les leviers organisationnels
- relocalisation des chaînes logistiques
- optimisation du transport
- mutualisation des flux
Les leviers économiques
- contractualisation à long terme pour soutenir les investissements bas carbone
- mécanismes d’incitation carbone dans les appels d’offres
L’évaluation de ces options repose sur des matrices multicritères intégrant coûts, potentiel de réduction, maturité et risques industriels.
Cette capacité d’arbitrage constitue aujourd’hui une expertise stratégique pour la fonction achats.
Piloter les trajectoires fournisseurs : une compétence systémique
La décarbonation des achats ne peut être réalisée sans transformation des fournisseurs.
Les entreprises les plus avancées développent des programmes structurés incluant :
- exigences climatiques dans les contrats
- évaluation régulière des performances carbone
- accompagnement technique des fournisseurs
- intégration d’objectifs SBTi
Chez Schneider Electric, la performance climatique des fournisseurs est intégrée dans leur notation globale et influence directement les décisions commerciales.
Cette évolution transforme profondément le rôle des acheteurs, qui deviennent des orchestrateurs d’écosystèmes industriels.
Les nouveaux indicateurs de performance achats
La décarbonation impose également une transformation du pilotage de la performance.
Les organisations développent désormais des indicateurs spécifiques, tels que :
- émissions CO₂ par euro d’achat
- taux de fournisseurs engagés dans une trajectoire climat
- part de matières recyclées
- nombre de projets achats à impact carbone
Ces indicateurs permettent d’intégrer la performance environnementale au même niveau que les critères traditionnels de coût, qualité et délais.
Une transformation qui redéfinit le métier d’acheteur
Au-delà des outils et des méthodes, la décarbonation des achats représente une transformation culturelle majeure.
Elle exige des acheteurs :
- une culture technique élargie
- une capacité d’analyse systémique
- des compétences de conduite du changement
- une posture de leadership transversal
Cette évolution rapproche la fonction achats des métiers d’ingénierie stratégique.
Le rôle déterminant de la montée en compétences
Face à cette complexité, la formation devient un levier central.
Les acheteurs doivent désormais maîtriser simultanément :
- les méthodologies de comptabilité carbone
- les référentiels ACV et BEGES
- les techniques d’analyse de données
- les stratégies d’engagement fournisseurs
C’est précisément sur ces dimensions que E&H Academy accompagne les organisations : en structurant des parcours permettant aux équipes achats de développer une expertise opérationnelle complète, depuis la mesure des émissions jusqu’au pilotage stratégique des trajectoires de décarbonation.
Conclusion : vers une nouvelle ingénierie des achats
La décarbonation des achats ne constitue pas un simple prolongement des démarches RSE. Elle marque l’émergence d’une nouvelle ingénierie du métier d’acheteur, à la croisée des sciences du climat, de l’économie industrielle et de la stratégie d’entreprise.
Dans ce nouveau paradigme, la performance ne se mesure plus uniquement en euros économisés, mais en tonnes de CO₂ évitées.
La capacité des organisations à atteindre leurs objectifs climatiques dépendra largement d’un facteur déterminant : le niveau d’expertise technique de leurs acheteurs.
E&H Academy vous accompagne dans vos projets de formation des acheteurs et développe des formations sur-mesure en s’inspirant d’un programme initial.
Contactez-nous
Nos équipes sont là pour vous aider.
Du sur-mesure !
Pour l'accompagnement et la formation, découvrez nos services sur-mesure.